Ce blog fait suite, après deux ans de silence, à Lal Behi > Lalbehyrinthes qui peut être consulté en manière d’archives. Seul subsiste ici un lien direct vers la série « Savinienne ». Les textes qui composeront ce blog sont un hommage aux fils qui nous contraignent ou nous relient de la plus délicate des façons. Sources d’inspiration et d’émotions contradictoires, s’il est un œuvre alchimique, c’est bien de les dénouer tout en conservant leur substantifique moelle.

lundi 14 novembre 2016

V4

            Évidemment, il fallut d’abord négocier. Luc n’avait pas de préférence quant au choix du restaurant, mais Alice était végétarienne. Celle-ci me rappela même, avec quelque perfidie, que j’avais été malade la dernière fois, après la pizza aux fruits de mer. Selon elle, il fallait y voir la vengeance posthume des coques, moules et autres crevettes qui composaient la garniture. En fin de compte, les éléments vinrent à mon secours, la pluie tomba en trombe et nous nous réfugiâmes dans le premier restaurant venu, un chinois.
            Alice commanda une salade de soja, du riz blanc et des légumes au basilic. Luc opta pour du porc au curry. Quant à moi, je jetai mon dévolu sur le canard à l’orange, mon plat favori. Et tant pis si je devais subir l’opprobre d’Alice.
            Il faisait chaud dans le restaurant, nous avions pris un apéritif ; Luc raconta une blague, le rire nous montait à la tête. La serveuse apporta les plats. Alice regarda le mien avec réprobation, je le fixai avec envie. Autour de la viande finement tranchée, quelques demi-cercles d’orange, d’une brillance fascinante, hémisphères de soleils couchants.
            Je relevai les yeux ; il me fallut un moment avant de m’apercevoir que le visage d’Alice avait pris la même teinte melonnée. Celui de Luc également. En fait, tout le restaurant baignait dans cette lumière orangée – le riz blanc paraissait safrané, les chips de crevettes à l’avenant. Il pleuvait toujours dehors et le soleil ne pouvait être responsable de cet état de fait. Luc et Alice ne semblaient pas avoir remarqué quoi que ce fût. Comme les sons me parvenaient assourdis, j’accusai l’alcool de l’apéritif et mon estomac à jeun de produire ces illusions et attaquai mon dîner.
            Je croquai ma première bouchée et Alice poussa un cri tonitruant. Je tournai mon regard vers elle, son visage n’était plus le sien mais celui d’un canard gigantesque (ou d’une cane, je n’en étais pas certain vu sa dyschromie) qui me fixait de ses yeux circulaires. Du coin de son bec, peut-on parler de commissure ?, s’écoulait un liquide orangé. Je cru d’abord à une plaisanterie d’Alice – d’autant plus que Luc me regardait d’une étrange façon – puis, effet ou non de l’alcool, à la possible vengeance du volatile qui remplissait mon assiette.
            Par réflexe, je mastiquai à nouveau ma bouchée, l’Alice-canard s’écroula dans son assiette de soja ; de son crâne sourdait une flaque visqueuse, d’un orange de plus en plus foncé. Inexplicablement, je ne pus faire un mouvement vers elle. Et Luc, au lieu de voler à son secours, me secouait par les épaules en hurlant des mots que je ne comprenais pas. Sans doute me traitait-il d’assassin – moi-même, je ne pouvais m’empêcher de faire le lien entre mon canard laqué et l’étrange comportement d’Alice. La sclérotique des yeux de Luc avait, comme le reste, une teinte d’oriflamme et, tandis qu’il parlait, je ne pouvais détacher mes yeux de ses dents du même coloris.
            La monochromatopsie cérébrale touche les régions inférotemporales du cortex visuel, notamment l’aire V4, provoquant parfois des hallucinations par effet de proximité. Elle est un signe – rarissime et méconnu – précurseur d’A. V. C. foudroyant.
            Dommage.

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