Ce blog fait suite, après deux ans de silence, à Lal Behi > Lalbehyrinthes qui peut être consulté en manière d’archives. Seul subsiste ici un lien direct vers la série « Savinienne ». Les textes qui composeront ce blog sont un hommage aux fils qui nous contraignent ou nous relient de la plus délicate des façons. Sources d’inspiration et d’émotions contradictoires, s’il est un œuvre alchimique, c’est bien de les dénouer tout en conservant leur substantifique moelle.

samedi 22 avril 2017

Envenimation

            Un enlèvement millimétré, une planque parfaite ; un seul bémol, je suis la victime. Et K., le cerveau dégénéré de l’affaire, l’ex-associé de mon père. Je ne suis pas retenu dans un endroit glauque ; non, juste sur un petit îlot quelque part au milieu de l’océan (je ne vois aucune terre à l’horizon). Avec K. pour toute compagnie, cet immonde personnage qui me toise, le sourire narquois.
            — On va rester ici longtemps ?
            — Jusqu’à ce que ton radin de père consente à payer la rançon. Ça peut durer, il te méprise. Tu ne seras jamais fichu de reprendre sa suite et il le sait. Mais il paiera – tu imagines les titres dans la presse s’il refusait. Un mauvais point pour ses actions, le marché boursier ne pardonne rien.
            K. a toujours trop parlé. Et là, avec ce sourire satisfait, c’est pire que tout. Cela fait déjà une semaine que nous sommes coincés ici. Tous les trois jours, un hélicoptère survole l’îlot et largue une cargaison de survie. Quotidiennement, à quinze heures précises, K. appelle de son portable ; s’il ne le fait pas, m’a-t-il assuré, plus de livraison de nourriture. Cela pour prévenir une éventuelle attaque de ma part. Mais il n’y a guère de risque, je ne suis pas violent ; je ne me souviens pas m’être jamais battu, sauf peut-être contre un nœud de cravate récalcitrant.
            Pourtant, le lendemain, je perds pied et me précipite dans l’eau, je nage furieusement vers le large. Évidemment, K. me rattrape en deux mouvements crawlés ; s’ensuit une lutte ridicule dans l’eau. K. me calme d’un crochet dans la mâchoire et pour une fois, je réplique. Mais il n’y a qu’au cinéma que la haine accumulée rend invincible. Un coup de plus et me voilà inconscient.
            Je reviens à moi attaché par un lien court mais solide à l’un des seuls arbres de l’endroit. K. a un œil poché mais n’a rien perdu de sa superbe.
            — Juste au cas où tu aurais envie d’une autre baignade. Je ne voudrais pas perdre mon gagne-pain…
            Le soir venu, K. me jette mon sac de couchage et s’allonge quelques pas plus loin. Le lien me meurtrit le poignet, les étoiles me narguent elles aussi, le bruit de la mer m’angoisse.
            Je ne m’éveille qu’au milieu de la matinée. K., habituellement lève-tôt, dort encore. Le soleil arrive au zénith et j’ai faim. K. n’a pas bougé. Je le hèle du ton le plus désagréable que je peux. Sans résultat. Je ramasse un caillou et lui lance. Toujours rien. Je recommence ; en guise de réponse, un faible mouvement agite son sac de couchage – ce n’est pas sa main qui en sort mais un petit scorpion noir, ridicule de taille mais pas de toxicité. Il faut me rendre à l’évidence : mon bourreau est mort, mais également mon lien avec le monde extérieur. Le scorpion hésite puis s’éloigne, m’abandonnant lui aussi à mon sort. Je tire sur mon lien, en vain. Impossible d’atteindre le sac de couchage de K. et son téléphone.
            L’appel de quinze heures n’a pas lieu. Plus de ravitaillement à venir. J’ai la bouche sèche ; les restes de vivre sont inaccessibles et j’ai une irrépressible envie d’uriner. Malgré tout, je ne désespère pas que les complices de K. me récupèrent pour me monnayer à leur tour. À moins que celui-ci ait tout prévu pour que cela ne se produise pas. Mon père verrait sans doute d’un bon œil l’économie de quelques millions, même pour moi. À moins qu’il ne soit en train de réunir l’argent en ce moment même. Mais rien n’est certain. Et je me demande ce qui de sa pingrerie ou de ma vessie cédera en premier.

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