Ce blog fait suite, après deux ans de silence, à Lal Behi > Lalbehyrinthes qui peut être consulté en manière d’archives. Seul subsiste ici un lien direct vers la série « Savinienne ». Les textes qui composeront ce blog sont un hommage aux fils qui nous contraignent ou nous relient de la plus délicate des façons. Sources d’inspiration et d’émotions contradictoires, s’il est un œuvre alchimique, c’est bien de les dénouer tout en conservant leur substantifique moelle.

jeudi 4 mai 2017

M49

            Ce qui est prédictible est parfait. Les chiffres tournent dans ma tête – les chiffres n’ont qu’une loi, celle de l’exactitude. Le long des rues, je compte mes pas ou les passants. Mes pas sont calibrés, j’en suis le fil aisément. Quant aux passants, difficile de savoir s’il faut comptabiliser ceux que je croise, ceux qui me dépassent, ceux du trottoir d’en face.
            Le pont surplombe le fleuve gris ; Némésis est accroupi sur le parapet, je m’y adosse à ses côtés. Les voitures passent, mon regard suit chacune d’elles et le processus se met en route. Un. La seconde voiture est rouge, d’un rouge criard. La troisième également. Quatre. Idem pour la cinquième. Six. Sept, carmin, rouge foncé. Huit, neuf, dix. La onzième, bordeaux, ne peut être le fruit du hasard. Némésis me sourit, énigmatique. Et c’est l’illumination mathématique, à chaque nombre premier passe un véhicule rouge ! Treize, dix-sept, dix-neuf, vingt-trois, tous du même coloris, CQFD. Mon cerveau crée une nouvelle numérotation d’où sont exclus les chiffres composés ; mieux, ils n’ont jamais existé. Vingt-neuf, je respire plus librement. Trente et un, Némésis pose une main blanche sur mon épaule. Je m’assieds près de lui sur le parapet. Trente-sept.
            La première fois que Némésis m’est apparu, je combattais π, ce chiffre sans fin ni régularité. On a raison de l’avoir qualifié d’irrationnel ; impossible de suivre une logique décimale, aucune chance d’en voir jamais le terme. Mais je n’ai pas perdu pied, Némésis m’a montré l’inaltérable beauté des nombres premiers.
            Quarante et un, quarante-trois. Mais après quarante-sept, tout dérape. Pas de cinquante-troisième voiture rouge, ni de cinquante-neuvième. Et s’il en passe, c’est dans un désordre aléatoire, précurseur de folie. Je me blottis contre Némésis, mais sa peau froide n’a pas la même réalité que celle du pont, ou de la rue, seul mon esprit peut l’égaler car pour ce qui est de mon corps… Le mien ne supporte pas la symétrie, celle-là même que Némésis a transcendée. Π est d’ailleurs censé être aussi un chiffre transcendant, mais que sait-il de la perfection ?
            C’est le chaos sur le pont, j’ai perdu le décompte des voitures et le réseau de ma litanie numéraire. Némésis se penche vers moi, désigne du regard le fleuve sombre. Les yeux de quelques passants se posent sur moi mais je ne peux les voir, je ne les ai pas comptés, ils n’ont pas de substance.
            Il existe vingt-cinq nombres premiers inférieurs à cent, mais aucun d’eux n’est rouge. Π serait-il une voie de sagesse ? Némésis hausse les épaules. Je tente de me focaliser sur M49, l’ultime nombre premier de Mersenne connu et ses vingt-deux millions de chiffres. Mais le manque de rouge ne peut être pallié. Et Némésis me rappelle avec ironie qu’en plus de ses travaux sur mes nombres fétiches, on doit à Mersenne une loi sur la chute des corps. Il est si simple de se laisser happer par la gravité, même notée avec approximation.
            Je me raccroche à Némésis, aux sept lettres de son nom, je me réfugie dans son giron. Peut-être basculons-nous car j’entends un cri près de nous. Un éclair rouge, mais je ne sais s’il s’agit d’un vêtement ou d’un véhicule. De toute façon, j’ai cessé de compter. Tout est dit. Peut-être basculons-nous, mais seul Némésis a déployé ses ailes.

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